Voies Oubliées
Histoire · 19 juillet 2026

Pourquoi des milliers de kilomètres de voies ont fermé

Dans l'entre-deux-guerres, la France possède l'un des réseaux ferroviaires les plus denses du monde : plus de 42 000 kilomètres de lignes d'intérêt général, auxquels s'ajoutent quelque 20 000 kilomètres de chemins de fer départementaux et de tramways. Un siècle plus tard, à peine plus de 27 000 kilomètres restent exploités, et les réseaux locaux ont presque entièrement disparu. Ce reflux n'est pas le résultat d'une décision unique qu'on pourrait dater et juger : c'est un mouvement long d'un siècle, fait de vagues successives dont chacune a ses causes propres. Les retracer, c'est comprendre pourquoi le paysage français est aujourd'hui strié d'emprises abandonnées.

Un réseau construit pour un monde sans voiture

Le point de départ est un malentendu de calendrier. L'essentiel du maillage fin — les lignes du plan Freycinet, les réseaux d'intérêt local — se construit entre 1880 et 1914, c'est-à-dire dans les trois décennies qui précèdent immédiatement la motorisation de masse. Ces lignes sont conçues pour un monde où le rail n'a pas de rival : même un train mixte qui met deux heures à parcourir quarante kilomètres, en s'arrêtant dans chaque hameau, y est une révolution, car l'alternative est la charrette. Leur équilibre économique, déjà fragile à la construction, repose entièrement sur ce monopole de fait.

Or ce monopole s'effondre en une génération. Dans les années 1920, le camion démobilisé de la Grande Guerre, puis l'autocar, offrent sur les faibles trafics tout ce que le rail ne peut pas offrir : le porte-à-porte, l'horaire souple, l'arrêt devant chaque ferme, sans l'entretien d'une infrastructure dédiée. Les départements, qui subventionnent à perte leurs petits trains, font le calcul rapidement — un service d'autocars coûte une fraction du déficit d'un tacot. Les réseaux d'intérêt local commencent à fermer dès le milieu des années 1920, et la crise des années 1930 transforme ce mouvement en hécatombe.

1934-1937 : l'invention de la « coordination rail-route »

Sur le réseau d'intérêt général, la même logique s'installe par étapes. Les grandes compagnies perdent de l'argent, l'État qui garantit leurs déficits cherche des économies, et une doctrine s'impose sous le nom de coordination rail-route : à chaque trafic son mode, et sur les faibles trafics, la route. Les décrets-lois de 1934 et 1935 en donnent l'outil juridique, avec des comités chargés, département par département, de désigner les services de trains remplaçables par des cars. Ce vocabulaire administratif — « transfert sur route », « coordination » — accompagnera toutes les fermetures françaises jusqu'aux années 1970.

1938 : la SNCF et la première grande coupe

Le 1er janvier 1938, en application de la convention du 31 août 1937, les grandes compagnies au bord de la faillite sont fusionnées dans une société d'économie mixte détenue à 51 % par l'État : la SNCF. La nouvelle entreprise hérite d'un réseau surdimensionné et d'un déficit chronique, et agit vite. Dès 1938-1939, le service voyageurs est transféré sur route sur des milliers de kilomètres de lignes secondaires — la plupart gardent leurs rails et un trafic de marchandises, mais pour beaucoup de bourgs, le dernier train de voyageurs part cette année-là, à peine cinquante ans après l'inauguration en fanfare.

La guerre offre un sursis inattendu : pénurie d'essence oblige, nombre de services fermés en 1938 rouvrent entre 1940 et 1944, et les petites lignes connaissent une dernière affluence. Le répit ne dure pas. La paix revenue, les fermetures reprennent où elles s'étaient arrêtées, aggravées par les destructions non reconstruites.

1950-1980 : les fermetures silencieuses

Les décennies suivantes sont celles du grignotage. La motorisation des ménages devient massive — la France passe d'environ 2 millions de voitures en 1950 à plus de 20 millions au début des années 1980 —, le réseau routier se modernise, et la SNCF concentre ses investissements sur les grands axes qu'elle électrifie. Sur les lignes secondaires, le cycle est presque toujours le même, en trois temps : suppression du service voyageurs, survie du fret pendant dix ou vingt ans au rythme de quelques wagons par semaine, puis fermeture complète et dépose de la voie. Chaque étape passe à peu près inaperçue à l'échelle nationale ; leur addition, entre 1950 et 1980, retranche des milliers de kilomètres supplémentaires. Les lignes à voie métrique, incompatibles avec le matériel standard, disparaissent presque toutes durant cette période — le Réseau breton s'arrête ainsi pour l'essentiel en 1967.

Après 1980 : le reflux ralentit, sans s'arrêter

La loi d'orientation des transports intérieurs de 1982, puis la régionalisation des trains express régionaux — expérimentée à partir de 1997, généralisée en 2002 — changent la donne : les régions, devenues autorités organisatrices, réinvestissent dans des dessertes que la SNCF seule aurait abandonnées. Le rythme des fermetures ralentit nettement. Il ne s'annule pas pour autant : faute d'entretien, des lignes classées dans les dernières catégories de l'union internationale des chemins de fer voient leurs vitesses abaissées puis leur trafic « suspendu » — une fermeture qui ne dit pas son nom. Le rapport Spinetta de 2018, qui suggérait d'assumer la fermeture d'une partie de ces lignes fines, a provoqué un tollé et, en retour, une politique de sauvetage négociée région par région. L'histoire n'est donc pas finie — nous y consacrons un article entier.

Fermée, déclassée, effacée : trois statuts différents

Toutes les lignes « fermées » ne le sont pas au même degré, et c'est une distinction que ce site s'efforce de rendre visible. Une ligne peut être fermée au trafic mais rester au registre du réseau ferré national, tous droits ferroviaires préservés — elle pourrait, en théorie, rouvrir. Elle peut être déclassée, c'est-à-dire officiellement sortie du réseau, son emprise pouvant alors être vendue ou cédée. Elle peut enfin être déferrée et rendue à un autre usage : voie verte, route, champ. Une même ancienne ligne combine souvent ces états selon les tronçons, et c'est ce qui rend le recensement délicat.

C'est pour cette raison que Voies Oubliées croise deux sources : les données de terrain d'OpenStreetMap, qui disent ce qui existe physiquement, et le registre officiel de SNCF Réseau, qui dit le statut administratif. L'écart entre les deux raconte souvent, à lui seul, l'histoire de la fermeture d'une ligne.

🚴 Et après la fermeture ?

Fermeture ne veut pas toujours dire disparition : nombre de ces emprises connaissent aujourd'hui une seconde vie. Lisez la seconde vie des lignes oubliées, ou repérez celles proches de chez vous sur la carte.

Sources et bibliographie

  • François Caron, Histoire des chemins de fer en France, t. 2 (1883-1937) et t. 3 (1937-1997), Paris, Fayard, 2005 et 2017 — en particulier les chapitres sur la coordination rail-route et la création de la SNCF.
  • Marc Gayda, André Jacquot, Patricia et Pierre Laederich, Histoire du réseau ferroviaire français, Valignat, Éditions de l'Ormet, 1996 — précieux pour suivre ligne à ligne les dates de fermeture.
  • Henri Domengie, Les petits trains de jadis, Breil-sur-Roya, Éditions du Cabri, plusieurs volumes régionaux — la référence sur la disparition des réseaux d'intérêt local.
  • Jean-Cyril Spinetta, L'avenir du transport ferroviaire, rapport au Premier ministre, février 2018.
  • Convention du 31 août 1937 portant création de la Société nationale des chemins de fer français.
  • Loi n° 82-1153 du 30 décembre 1982 d'orientation des transports intérieurs (LOTI).